Installation • 1990

Installation Galerie Skyline - Quai de la Gare - Paris - France
« UN VRAI FAUX REFLET. C'ÉTAIT DIABOLIQUE. »
Entretien avec Jean-René de Fleurieu, initiateur de situations au Quai de la Gare
Jean-René de Fleurieu : L'installation Reflet a été réalisée au sol dans un espace de 15 mètres par 15 mètres. C'était un immense cadre. Un cadre rouge avec un bord doré et de l'eau noire au milieu. Aucune ondulation ne venait troubler l'eau, et les deux grands piliers de soutien s'y reflétaient comme dans un miroir.
Seulement, il fallait laver l'eau tous les deux jours, sinon elle se chargeait de poussière. Lorsqu'on avait vidé et rempli à nouveau le bassin, on ajoutait une teinture d'aniline qui donnait la couleur noire et accentuait la densité du reflet. C'était comme dans un film de Buster Keaton ! L'exposition était ouverte 24 heures sur 24. Le soir, derrière la fenêtre, il y avait un projecteur Cremer qui simulait un coucher de soleil, c'était magnifique ! Les gens venaient et repartaient à leur gré. Parfois, certains, ne voyant que de l'eau, repartaient en demandant où était l'exposition de Roberto Platé. Ils ne se devinaient pas comment était arrivé, dans un tel lieu, un bassin aussi profond. Le reflet dans l'eau multipliait par deux la hauteur des piliers, qui faisaient déjà 6 mètres !

LA CAPTURE DE L'ESPACE
par Frédéric Edelmann
Roberto Platé montre à quel point son imagination est passée maître dans l'art de capturer l'espace. Il imagine pour la galerie du Quai de la Gare un piège diabolique pour voler sa beauté non plus à une peinture, mais à la réalité, à l'espace, à la vie, et pour la donner à son reflet dans la profondeur magnifique et terrible d'un grand miroir d'eau. Autour du miroir, un cadre doré qu'on repère à son envers pourpre assigne sa place au spectateur.
La manipulation des reflets n'est pas une idée neuve. Ce qu'en fait Roberto Platé dépasse véritablement les jeux habituels de l'imagination. Sans doute parce qu'il va à l'essentiel, au plus simple dans l'élaboration de l'idée ; parce que les techniques pour échapper aux espaces clos n'ont plus de secrets pour lui ; et parce qu'il sait effacer tout ce dont une époque aime à se maquiller. Il offre là, en tout cas, une des choses les plus belles qu'on ait vues à Paris. Quelque chose de si éternel qu'on s'effraie de sa vocation éphémère.
C'est une maquette de l'espace scénique qu'il construit d'abord, avant même de passer au dessin, puis d'expérimenter ce dessin dans la maquette initiale. Un va-et-vient du regard entre le réel et le figuré, entre la mesure et la projection — de l' Eva Perón de Copi aux Contes d'Hoffmann d'Offenbach avec Arias... Pour La Tempête de Shakespeare, le fragment de ruine représenté par le décor collait si bien à la nature du Palais des Papes que certains spectateurs, sans doute peu familiarisés avec la Cour d'honneur, le prirent pour un élément du monument.
Fidélité au réel et perversion du réel : c'est une des techniques — si l'on peut inventorier les outils d'une telle création —, une technique parmi quelques autres repérables, qui font l'art et la manière de Roberto Platé.
(Extrait de « Du Châtelet à Favart, les décorateurs font l'événement. Roberto Platé : miroir, mon beau miroir », Le Monde, 15 février 1990).